Traduit par Bernard Tornare
Elle regarde l’heure, il lui reste quinze minutes avant de sortir du travail. Elle a mal aux pieds, aux chevilles, aux genoux, et ses jambes gonflent à cause de la rétention de liquides après avoir passé dix heures debout. Dans son dos, elle sent comme des échardes plantées, une brûlure piquante qui ne change pas de place ; elle la décrirait comme la sensation d’une épingle entrant dans sa peau à la vitesse à laquelle bouge l’aiguille d’une machine à coudre. Les poignets de ses mains sont gonflés tout le temps. Doña Bartola, qui se consacre aux massages et qui est aussi sage-femme, lui a dit qu’elle avait de l’arthrite dans les mains et que bientôt cela se répandrait dans tout son corps.
C’est peut-être de l’arthrite qu’elle a dans les hanches, alors, se dit-elle tous les matins lorsqu’elle se lève et que la douleur dans le bas du dos lui est insupportable. La semelle d’une chaussure a un trou ; elle le couvre avec du papier journal. Elle se dit qu’elle ira chez don Obdulio, le cordonnier, pour qu’il lui change la semelle, mais elle a déjà tout son argent engagé dans des paiements.
Le 20 de chaque mois, Catalina est dans le rouge, empruntant de l’argent pour payer son ticket de bus, et ce n’est pas qu’elle dépense mal le peu qu’elle gagne, c’est que ce qu’on lui paie est une misère. Elle rêve éveillée, comme la plupart de ses compagnes de travail. Certaines rêvent d’une maison à elles, d’autres de vacances, d’une automobile, d’un travail où elles n’auraient pas à rester debout, d’un mari convenable qui ne les batte pas, d’un père responsable pour leurs enfants, de suffisamment d’argent pour payer les factures et qu’il leur en reste pour arriver à la fin du mois.
Toutes fantasment sur une étreinte, sur une caresse au visage, dans les cheveux. Sur un massage des pieds. Sur le fait de dormir trois jours de suite. Beaucoup, dans leurs conversations durant les vingt minutes du déjeuner, racontent que si elles renaissaient, elles ne se marieraient pas et n’auraient pas d’enfants. Certaines, en les écoutant, font le signe de croix, et d’autres gardent le silence, se disant en elles-mêmes qu’elles feraient la même chose.
Ni Catalina ni aucune de ses compagnes de travail n’ont eu l’occasion d’étudier ; de tels sommets sont inatteignables pour des personnes comme elles, comme elles l’ont répété une infinité de fois. Mais si elles avaient eu cette possibilité, il y aurait eu des médecins, des ingénieures, des enseignantes, des chimistes, et Catalina, qui a toujours voulu être biologiste marine. Née dans une maison aux murs de tôle, sur les rives d’un fleuve d’eaux noires, à la périphérie de la ville de Guatemala. L’aînée de huit frères et sœurs, mariée de force à l’adolescence à un homme de trente ans son aîné, mère de quatre enfants, Catalina rêve de réunir de l’argent pour s’acheter une prothèse dentaire.
Et avec une forêt près de chez elle, où chantent les cigales et brillent les lucioles. Une forêt luxuriante comme celle des contes que lui racontait sa grand-mère, les après-midi où elle l’aidait à préparer le dîner. Une forêt avec de grands arbres qui remplissent le chemin d’ombre. Une forêt où aller se promener.
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Ilka Oliva-Corado
8 août 2026
Etats-Unis


