Atol de mosh

Traduit par Bernard Tornare

Rufina dépose une poignée de nourriture dans la mangeoire des petits oiseaux, puis remplit le récipient d’eau avant de les suspendre de nouveau à l’arbre. Les canards sauvages, les écureuils et parfois les lièvres — qu’elle appelle tendrement petits lapins sauvages — viennent eux aussi s’y nourrir. Tous se rassemblent au pied de l’arbre pour profiter de ce qui tombe des branches. À la fin du printemps, presque par réflexe, elle ressent toujours l’envie de semer du maïs, des haricots et du maicillo. De planter aussi des courges et des chayotes pour qu’ils s’enroulent autour du tronc et s’élèvent librement vers le ciel, comme les ipomées et les bougainvilliers qui grimpaient sur le jocote et le matasano, dans la maison de ses grands-parents à San Ixtán, Jalpatagua.

Cet arbre — une sorte de pin semblable à ceux que l’on utilise pour Noël aux États-Unis — prend certains jours l’allure d’un cyprès. Et lorsque la nostalgie vient se blottir dans les persiennes, aux jours d’automne, apparaissent entre ses branches la mousse blanche et les orchidées de la terre où elle est née. Alors Rufina prépare de l’atol de mosh et achète du pain blanc, accomplissant pas à pas un rituel qu’elle ne s’autorise que lorsque le climat parvient à attendrir la cuirasse de fonte qui protège son âme. C’est ainsi qu’elle retrouve les mains brunes de la fillette qu’elle a été.

Absorbée, elle les contemple, les caresse, les embrasse. Des mains qui créent, qui jouent, qui travaillent, qui rêvent, qui tissent — des mains qui ont migré pour continuer à vivre. Alors Rufina, rugueuse et solide comme les femmes qui l’ont précédée, commence lentement à défaire les verrous qui ferment son cœur et s’avance vers la lumière que diffusent ces mains d’enfant encore vivantes en elle.

Émue par cette apparition, elle se met à lui raconter des histoires, à lui lire des livres, à lui offrir des aquarelles, à lui préparer ses plats préférés. Elle la coiffe, lui apprend à cirer ses chaussures et à couvrir ses cahiers. Elle la lave avec du savon rustique, la débarrasse de la saleté avec une éponge végétale, puis la parfume à l’Agua Florida. La fillette aux mains brunes sait déjà faire des tortillas, repriser ses chaussettes et l’ourlet de son uniforme, fendre du bois, traire les vaches, fabriquer du fromage, de la crème et du beurre. Elle sait sécher la viande, mouler des briques d’adobe, ajuster les tuiles du toit, castrer les cochons, découper les poules pour le bouillon. Elle aide sa grand-mère à fabriquer les comales, les marmites et les jarres en terre qu’elles vont vendre le week-end à Comapa.

En été, au chant des cigales et à la lueur des lucioles, la fillette réapparaît avant l’aube, portée par le chant des coqs qui peuplent la mémoire de Rufina. Son horloge intérieure suit le rythme des saisons : celui où les herbes mûrissent, où les graines s’accrochent aux vêtements, où l’on prépare la courge à la rapadura, l’atol shuco et le maïs salpor. Lorsque Rufina s’en aperçoit, le café est déjà prêt, sucré à la rapadura blonde. Elle le boit ainsi, sans oser avouer qu’elle le prend désormais sans sucre. Si elle le faisait, la fillette lui reprocherait d’avoir adopté les habitudes de ce pays — peut-être même de pratiquer le jeûne intermittent pour maigrir jusqu’à flotter dans ses vêtements.

Rufina, qui ne croit guère aux superstitions, en vient pourtant à prier pour que l’enfant n’ouvre pas le réfrigérateur et ne découvre pas les jus verts. Et surtout qu’elle n’aille pas fouiller dans les placards : elle irait raconter au village que Rufina s’est américanisée, qu’elle achète des multivitamines et des compléments au collagène. « Quel meilleur collagène que le bouillon de pieds ? » dirait-elle. Rien que d’y penser, Rufina transpire et se lève d’un bond : la fillette a déjà grillé des tortillas pour accompagner le café.

Bien sûr — c’est elle, enfant. Évidemment qu’elle prépare des tortillas à tremper dans le café, qu’elle y ajoute une banane, qu’elle le sucre à la rapadura. Rufina la remercie avec tendresse. La fillette s’excuse de ne pas pouvoir lui servir du lait frais avec des tortillas et des haricots : il n’y en a pas dans cette maison. Rufina voudrait expliquer que les haricots ne lui réussissent plus et que le lait lui pèse, mais elle préfère se taire avant de provoquer la colère vive de son double.

Cette enfant douce, rebelle, un peu bègue, les cheveux en bataille, est la colonne vertébrale de la femme qu’elle est devenue. Rufina la serre dans ses bras et lui murmure qu’elle a bien fait de jouer au ballon, de grimper aux arbres, de jouer aux billes, à la toupie, au yo-yo, de monter à cheval à cru, de porter des pantalons et des chemises comme sa grand-mère. Qu’elle a le droit de ne pas aimer les robes, de ne pas se maquiller, de ne pas se marier, de ne pas avoir d’enfants. Qu’elle est souveraine de son corps et de sa sexualité. Qu’elle décide seule. Elle lui dit son admiration : pour n’avoir jamais cru aux interdits absurdes, pour sa ténacité, son caractère indomptable, son entêtement, ses cheveux libres comme une broussaille fière. Pour son audace à parler, à questionner, à ne jamais se taire. Pour cet instinct sauvage, né de la terre — une mule impossible à dompter.

À l’aube, la fillette disparaît. Dehors, les moustiques s’éveillent. Rufina se sert un verre de boisson fraîche à base de graines de courge et de sésame, ouvre son livre et se laisse emporter par des récits venus d’ailleurs — d’autres temps, d’autres lieux, d’autres langues — elle, migrante depuis l’enfance, traversée par mille chemins.

Texto en español

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Ilka Oliva-Corado

19 juillet 2026

États-Unis

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