Traduit par Bernard Tornare
La première fois que Balvina vit du saumon, ce fut dans un supermarché aux États-Unis. La teinte de sa chaire la fascina, semblable à celle du melon qu’on cultive dans les champs au pied de la Sierra de las Minas, dans son Teculután natal. Émue, elle en achète une livre, et ceux qui la servirent lui expliquèrent comment le cuisiner. Pour la première fois, elle allait utiliser le four d’une cuisinière ; à des milliers de kilomètres, le four à bois de sa mère était resté derrière elle. Contrairement à beaucoup de migrants qu’elle connaissait et qui refusaient de goûter des plats d’autres pays, Balvina goûtait à tout. C’est ainsi que, par la nourriture, elle tomba amoureuse de la littérature, car elle commença à lire pour en apprendre davantage sur les cultures qui se cachaient derrière les plats qu’elle dégustait.
Elle découvre le tofu et l’intégra à sa recette de galettes de viande au cresson ; parfois, elle le cuisinait aussi seule, le faisant dorer dans une poêle où elle laissait tomber quelques gouttes d’huile de sésame. Lorsqu’elle découvre cette huile, elle eut envie de la déguster telle quelle, avec une tortilla chaude. Quand elle vit des bouteilles d’huile d’olive, elle en perdit la tête : elle dépensa l’équivalent d’une semaine de salaire pour en acheter plusieurs et les envoyer à sa mère, afin qu’elle les partage avec ses tantes et ses grands-mères. Jusqu’alors, la seule huile d’olive qu’elle connaissait était celle vendue en petits flacons à la pharmacie, que sa mère et ses tantes utilisaient pour purger tous les enfants des amis deux fois par an.
Ces purges consistaient en cinq cuillerées d’huile d’olive avec du bicarbonate et du jus de citron. On couchait toute la ribambelle d’enfants par terre, et les mères passaient avec les mains enduites d’huile d’olive en leur massant le ventre ; dix minutes au plus, et tous étaient déjà aux toilettes. C’est pourquoi elle fut émerveillée d’apprendre que cela pouvait aussi servir à cuisiner. Mais le jour où elle perd vraiment la raison, ce fut lorsqu’elle vit des paquets de chaussettes : chaque paquet contient douze paires. Elle qui avait grandi avec une seule paire qu’elle raccommodait sans cesse, avait l’impression de toucher le ciel lorsqu’elle se mettait à en acheter cinq paquets et les envoyer à sa mère pour qu’elle les distribue à ses tantes.
Un jour qu’elle sortait tard du travail et qu’elle n’avait pas envie de cuisiner, elle acheta au supermarché un gâteau de chou à la polonaise. Elle y goûta et l’apprécia. Alors, elle a commencé à lire sur la Pologne ; c’est là qu’elle découvre l’Holocauste et la fascination des habitants de ce pays pour un poisson appelé carpe, qu’elle finit aussi par connaître aux États-Unis. En mangeant un sandwich, elle fit la connaissance d’une serveuse originaire de Moldavie ; elle n’avait jamais entendu ce nom, pas plus que celui de la République démocratique du Congo.
Sa vie au Guatemala s’était déroulée entre les champs de melons, de pastèques et de tabac. Elle n’avait atteint que la sixième année primaire et n’avait jamais imaginé qu’à l’âge adulte elle vivrait aux États-Unis. Être ouvrière ne lui faisait pas peur : elle avait été journalière au Guatemala. Dès son plus jeune âge, elle avait compris qu’il est pratiquement impossible, pour quelqu’un qui a grandi dans la misère, de sortir du cercle de la pauvreté, même en travaillant comme une bête. Alors elle apprécie à équilibrer travail et loisirs. Elle nettoyait des maisons du lundi au vendredi, et les week-ends étaient entièrement consacrés à découvrir, à voyager à travers les livres.
Un jour, elle se lassa et partit. Il n’y a pas de raison précise, pas de déclenchement unique, seulement la fatigue des longues journées de travail du lever au coucher du soleil dans les sillons. Elle partit sans papiers, comme la plupart, et vit depuis trente ans aux États-Unis. Elle parle anglais comme si elle y était née, et dévore les livres à la bibliothèque où elle passe des heures.
Un jour, elle prend un livre au hasard et tomba sur l’Ouzbékistan. Elle alla chercher sur internet, sur un ordinateur de la bibliothèque, une carte du monde et, émerveillée, découvre d’autres pays aux noms très semblables. C’est là qu’elle apprécie l’existence de l’islam. Une autre fois, elle en prit un autre et tomba brusquement sur le bouddhisme, découvrant le continent asiatique. Tout cela était si fascinant que, l’espace d’un instant, Balvina se laissa déranger et se demanda ce qu’aurait été sa vie si elle avait eu la possibilité d’aller à l’université. Elle revient aussitôt à elle, prend une grande inspiration, sort de son sac un thermos et bois une gorgée de fresco de graines de melon, puis reprend sa lecture.
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Ilka Oliva-Corado.
27 juin 2026
États-Unis


