Une tasse de café fraîchement moulu

Traduit par Bernard Tornare

Lena ouvre le sac et prend ce qu’elle croit être le dernier morceau de champurrada [1], mais à sa grande surprise, une poignée de petits morceaux se mêle au fond de café moulu. Stupéfaite, elle ferme les yeux et regarde à nouveau à l’intérieur du sac : cela ressemble à un profond ravin. Affolée, elle referme les yeux, espérant qu’en les rouvrant elle ne retrouvera pas cette grande cavité, mais elle est là, immobile. À cet instant, Lena est plongée dans un état de stupeur, comme la première fois où elle a vu la terre rouge de Salamá.

Quelque chose la secoue, sa respiration se dérègle et elle a l’impression d’étouffer avec sa propre salive. Désespérée, elle essaie d’avaler, mais un nœud de sel lui reste coincé dans la gorge, jusqu’à ce qu’il se défasse au moment où elle sent le coup à la nuque. Soudain, elle se met à dévaler les ravins de la mémoire. Elle s’effondre à culumbrón [2], les genoux et les coudes au sol, plongée dans la saveur des matins de son enfance. La voilà de nouveau face à cette nostalgie indéniable, ponctuelle et tenace, qui la transporte vers des lieux perdus dans les recoins insondables d’années déjà envolées.

« Pour quoi faire, púchica ? » [3] lâche‑t‑elle, en prenant la colère pour prétexte, avec toutes ses excuses toutes prêtes pour ne pas avouer son manque. Enhardie, elle se dresse, exige qu’on la fouille, tout plutôt que de dire à haute voix que, comme tant d’autres, son âme aussi a, parfois, le mal du pays. Elle s’attache les cheveux en queue de cheval, prête à en découdre, trempe le morceau de champurrada dans sa tasse de café et, tant qu’à faire, verse aussi le fond de café moulu dans la tasse ; elle commence joyeusement à touiller et à manger à la cuillère.

Une pensée immorale lui traverse l’esprit : si ses amies la voyaient tremper des champurradas dans une tasse de café, elles la renieraient comme des Judas. Plus terrifiée encore, elle se demande ce qu’elles diraient si elles apprenaient que son vrai prénom est Magdalena.

— Magdalena ? s’exclameraient‑elles en chœur.

— Oui, comme le pain, répondrait‑elle.

Non, mais plus Judas qu’elle‑même, ça n’existe pas : elle est la double face des doubles faces de la clique des Iscariotes, lui rétorque cette pensée immorale, toujours surgissant au moment le moins attendu, comme les règles quand on porte des vêtements clairs. Parce que, on le sait bien, ces pensées importunes la mettent parfois dans de sales draps, avec leurs histoires de dignité, de respect et autres fadaises du même genre. Des choses qui ne font que l’encombrer, comme le coin du petit orteil, qui se prend pour un grand martyr en suppliant qu’on lui épargne les talons trop serrés parce que « ça fait mal ». « Ha ! Celle qui souffre, c’est moi ! » s’écrie Magdalena à voix haute, mais aussitôt elle se tait et retourne à ses pensées, car il vaut mieux que personne n’entende ce que sa mémoire et sa conscience ont à lui dire sur ses manies de folle dérangée.

A‑t‑elle déjà oublié, par exemple, ces matins où, enfant, pieds nus, allongée dans le hamac, elle écoutait le chant des cigales en trempant sa tortilla grillée à la banane dans une tasse de café fraîchement moulu, chez ses grands‑parents, tandis que son regard se perdait dans la majestueuse Sierra de las Minas ?

Lena reprend alors ses esprits après la transe déplorable dans laquelle l’a plongée ce coup à la nuque ; elle jette le café avec la champurrada dans les toilettes, prend un yaourt dans le réfrigérateur et se rend à la salle de sport, où elle doit retrouver ses amies pour le cours de yoga, puis aller boire des jus verts au bar de Titi, dont le vrai nom est Margarita María del Carmen.


Notes :

[1] Champurrada : biscuit‑galette sucrée à base de farine de blé, typique du Guatemala, que l’on trempe dans le café.

[2] Pozolero : fond de café moulu, les miettes qui restent au fond du sac.

[3] Para qué púchicas : expression populaire, proche de « et à quoi bon, bon sang ? ».

Texto en español

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Ilka Oliva‑Corado

10 mai 2026

États‑Unis.

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