Fleur de pito

Traduit par Bernard Tornare

En cherchant ses glaces au café et à la vanille dans le rayon des surgelés, Baudilia fit une découverte : c’était comme retrouver sa bille préférée, son porte-bonheur, après l’avoir cherchée dans la porcherie, sous le tapesco [1], dans l’angle où dorment les chèvres, dans le nid de plumes des coquechas [2] et même sous les pierres du tas de graviers resté de la construction du mur de la maison. Sa tira [3] porte-bonheur, celle qui l’a toujours aidée à gagner au triangle, aux trous et à la tortue.

En voyant le sachet de fleurs de pito congelées, elle eut l’impression de retrouver la mona [4] qu’elle avait perdue en jouant aux tirs ; cette toupie qu’on lui avait vendue à crédit au marché et qu’elle avait décorée avec du vernis à ongles, la grosse toupie, festival de couleurs, un arc-en-ciel vrombissant chaque fois qu’elle entrait dans le cercle pour danser.

Elle inspira profondément tant l’émotion la coupait du souffle, se sentit comme sur les hauteurs du volcan de San Pedro la Laguna, sur la branche du sapote blanc chez l’oncle Tibo, sur le gros rocher près du bassin de la rivière, au sommet de son balancement dans le hamac. Ça ne pouvait pas se finir là, la main figée sur la porte du congélateur.

Elle se frotta les yeux embués, ouvrit la porte du frigo au supermarché, et avant de prendre le sachet elle le palpa, le caressa de sa main paisible, avec une grande choya [5]. Elle soupira et le plaça dans son panier avec autant de précaution que si elle glissait un objet précieux en cachette. Elles étaient là, tendres, commençant à rosir, les fleurs de pito de sa Jutiapa chérie, elle en prit deux sacs. Ensemble, peut-être atteignaient-elles une demi-livre, pour laquelle elle paya l’équivalent d’une semaine d’essence. Elle s’était faite à l’idée que les luxes coûtaient cher.

Elle acheta de la farine de maïs, parce que le déjeuner serait de fête, ces fleurs de pito méritaient des pishtones [6], et le fromage frais le plus proche du fromage du sud-est guatémaltèque était la feta, elle en prit une demi-livre. Mais elle faillit en avoir le cœur renversé en voyant pendre quelques gousses de haricot camagua [7].

Le vertige la prit, elle crut que l’évanouissement allait l’emporter pieds devant, trop d’émotions pour une seule journée, des émotions oubliées depuis des années, pourquoi toutes à la fois ? Le cœur ne tiendrait pas face à tant de bonheur, le feu de ce souvenir allait la réduire en cendres sur place. La vie lui repassa devant les yeux : la première fois qu’elle tomba de vélo, la vue du sol en tombant de la branche la plus haute du jocote, chez María du Tomatal.

Elle vit les mains de sa grand-mère maternelle aplatissant les galettes, lui apprenant à former les tortillas. Elle se vit pleurer, un débris de bouteille enfoncé dans la plante du pied en jouant dans l’herbe. Elle se vit avec les bougies de morve coulant au menton lors des froids de novembre. Elle se vit pendant la session de dépouillage menée par sa tante, sentit la douleur à la nuque quand on la coiffait pour l’école. Elle sentit la douleur des dents de lait arrachées à la ficelle. Sa première règle, elle revécu la peur, se toucha le ventre, s’agrippa à l’étagère, c’est le haricot camagua qui la ramena à elle, comme elle put elle remplit un sac de trois livres et s’en alla.

Arrivée chez elle, elle mit à cuire le haricot et, le plat prêt, ajouta les fleurs de pito, fit cuire les galettes sur la plaque en aluminium et se laissa envelopper par l’arôme de la campagne, du maïs séchant sur la tige, du parfum de la terre, du potiron mûr et des roses d’Inde dorant les ravines.

Elle posa une nappe brodée main par Chefina, l’artiste du hameau Las Crucitas, sortit le bucul [8] à tortillas offert par la famille d’El Coco, à Jalpatagua, et alors son nid fut envahi par cette atmosphère reconnue par la mémoire. Elle se couvrit du goût de l’intime, se servit du café dans sa calebasse et fit dormir la toupie comme jamais. Elle trouva le repos dans le calme de la fleur de pito et du haricot camagua.


Notes

[1] Tapesco : Sorte de cadre fabriqué avec des tiges ou de baguettes utilisé comme couchage rudimentaire.

[2] Coquecha : Sorte de poule sauvage tachetée.

[3] Tira : Petite bille de verre très connue mondialement dans les jeux d’enfants.

[4] Mona (trompo grande) : Toupie de grande taille, jouet conique muni d’un axe à la pointe pour le faire tourner ou danser.

[5]Choya : Lenteur, façon paisible d’agir.

[6] Pishtón : Galette épaisse de maïs, semblable à une tortilla large.

[7] Camagua : Stade du fruit ou de la graine entre vert et mûr, ni complètement frais ni totalement sec.

[8] Bucul : Partie inférieure et la plus large d’une gourde (ou calebasse) coupée, utilisée pour maintenir les tortillas au chaud.

Texto en español

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Ilka Oliva-Corado.

17 novembre 2025

États-Unis.

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